Chez Jeannette, ça sonne vieillot comme une chanson de Michel Delpech. On se dit qu'en poussant la porte ancienne, sur laquelle se sont appuyées tant de mains avant nous, on va se frotter les mirettes et s'étirer gaiement, on va se retrouver dans une ambiance parisienne, tranquille, "entre potes", un peu gouailleuse, dans un quartier qu'on aime tant, si vivant le samedi matin quand il fait soleil. Quand j'habitais non loin, j'allais plutôt au Sully pour ses apéros entre alcoolos, plus prolo et mélangé que branché. Le monde n'était pas encore entièrement hipst et barbu. Bon, résumons. C'était un samedi matin, je portais la barbe, c'était le lendemain des attentats. Je pousse la porte au bras de ma compagne chérie. On vient de passer, comme tant de Parisiens, une nuit épouvantable, et l'on regagne à pied notre quartier, dont les abords viennent d'être le théâtre d'un bain de sang, nous forçant à un exil nocturne. Nous avançons lentement, main dans la main, heureux de constater que la vie reprend quand même ses droits dans les quartiers du centre, jusqu'à la rue du Faubourg Saint-Denis. On n'a pas déjeuné, mais dormi chez une amie d'ami italienne qui nous a très gentiment hébergé et prêté son lit alors qu'on ne la connaissait pas. On a les crocs et un sacré besoin d'être réconforté par des sourires et par le Paris qu'on aime. On commande donc deux cafés croissants, dans ce repaire d'emblée réjouissant à l'oeil. Dehors, il fait beau. La serveuse est derrière son comptoir brillant, d'apparence avenante. Il n'y a pas encore trop de clients.Je commande, avec le sourire (à la provinciale!), un "grand café". La jeune femme me regarde avec des yeux ronds et noirs, sans sourire. Elle ne pige pas. Elle me fait répéter. Je répète en articulant bien, en m'efforçant encore de sourire : "un grand café". Elle ne pige toujours pas. Diable! Elle ne sourit toujours pas. Elle me dévisage et me dit: "un café allongé". Je lui dit non, un grand café. Elle me répète (elle connait sans doute le sketch de Fernand Reynaud et doit pratiquer un humour glacé plein de réminiscences): "Alors un café allongé". Enfin, je boue presque, mais je reste calme: Non, ce qui me ferait plaisir, c'est un grand café, mais encore un peu italien, pas un demi expresso allongé de flottasse. "Un double expresso, si vous voulez", je précise. Elle déclare, mais toujours sans la nuance d'un sourire, solennelle correctrice, Sibylle des comptoirs : "Un double express". Ah oui, c'est ça, je dis, ben oui, un grand café! Elle me toise. Je vais me rasseoir en silence, heureux d'être parvenu à me faire comprendre dans le jargon précis des autochtones et des limonadiers... Elle a passé son temps ensuite à nous faire la gueule. Ca vous réchauffe le coeur, une vraie Parisienne de souche, après un attentat. Ceci étant, les croissants et le café étaient bons. read more