Contre le projet Villa 17
Texte de révolte de Paul Kobisch
Posted 9 mai 2011 by villa17blog in Le projet M2B. Tagué: Patrimoine, Paul Kobisch, Strasbourg, Strasbourgeois, Villa 17, wilhelmien. Laisser un commentaire
1954 : Strasbourgeois, te souvient-il d'une cité toute rose, aussi rose sans doute que Toulouse ou Heidelberg, Place des Vosges ou Porte de Brandebourg, une ville que l'on découvrait de très loin, de bien avant Graffenstaden, à cause de la flèche et de l'absence de ces bâtisses informes qui encombrent désormais nos ciels en prétendant les gratter ? T'en souvient-il ? Je dis rose, mais ici et là le calcaire prenait joyeusement la place du grès, derrière les alignements rougeâtres du Grand Séminaire et de la Cathédrale, le château blanc de ces Rohan à peine toléré mais si beau !
Si vous l'avez vu, senti, traversé, ce joyau tracé par de prudents urbanistes, encore tout silencieux de la grande histoire qu'il venait de vivre en un demi millénaire, si vous êtes descendu l'avenue de Colmar, atterrissant rue d'Austerlitz, le nez sur la Douane fleurant encore le lard séchant aux greniers enfumés. Si vous avez ensuite survolé, telle une discrète chauve-souris, la rue protégée d'arcades creusées à l'image de sites troglodytiques et embouqué sur votre droite la rue des Juifs qui fend en deux l'oiseau insulaire. Si malgré la solennité qui écrase tout l'entour ecclésial vous avez marché à pas temporels le long des quais et rejoint forcément ce Strasbourg qu'on vous avait rajouté il y avait à peine, alors, un demi-siècle, le Strasbourg des casques à pointe et des gris-verts, des avenues qui joignent en un seul rayon le grand Est et le grand Ouest. Si vous avez fait tout cela, alors vous, vous savez ce que vous avez déjà perdu, ce qui a déjà été envoyé par le fond de votre bonheur de vivre et de la grande respiration humaine de la Cité de la Rue, de Strassburg.
Et puis, fatal, puisque le médiéval est condamné au touriste, vous vous accrochez au plan de Wilhelm, à ce qui reste du partage européen des rires perlant de la Belle-Epoque dans les allées de la Robertsau, le refuge de la haute société allemande et de sa Kultur, qui se cherchait dans le Jugendstill bouillonnant un retour inopiné de l'union des Vosges et de la Forêt-Noire. Vous vous installez à demeure près de l'Alma Mater, vous vous incrustez sur les quelques bancs qui peuplent encore la perspective de l'Observatoire et sa verdure éclatante, bref, tous aux abris de l'Histoire et sauve qui peut.
Et maintenant ils veulent nous enlever ce qui reste ? Sous le haineux prétexte de la jeunesse ils veulent nous arracher ce qui donnait encore quelque douceur aux contours de notre mort ? Parce que nous, nous sommes trop vieux pour encore vouloir, pour encore vouloir ériger, élever, dresser du verre et du béton dans un ciel indifférent, trop vieux pour vouloir encore maculer de modernité cette capitale romantique et nous y creuser un nouvel abri pour l'existence. Non, nous ne ferons rien d'autre que vous maudire, vous, les imbéciles du présent, les débiles qui réduisez à néant ce qui vous a nourris et portés, impuissants que vous êtes à seulement comprendre ce qu'habiter veut dire : la ville que vous ourdissez à partir de ces ruines de la grandeur, ne sera plus que la niche des idiots, l'autre disait la nef.
Paul Kobisch le 24 avril 2011 read more